
Newsletter des Sans École #0
Le 21 janvier 2025, jour pour jour, nous inaugurions le cycle de rencontres Comment bien fermer une école d’art ? Au cours de cette année 2025, nous avons affronté ensemble la fin de l’École Supérieure d’Art et de Design de Valenciennes ; avec l’espoir que nos témoignages puissent servir à d’autres, avec l’envie de poser des questions qui puissent éclairer nos temps obscurcis, et avec le désir de continuer à tisser des liens et à fabriquer du commun. Une nouvelle année et une première newsletter. L’occasion pour nous d’annoncer, un peu plus officiellement, la création de Sans École, une association fondée par des ancien·ne·xs membres de l’équipe pour faire perdurer ce en quoi nous croyons, parce que nous y avons appris que l’art et le design nous permettent de lutter joyeusement en pensant et en fabriquant autrement à l’intérieur de ce monde déliquescent.
C’est bien la peur qui a dansé
Pour commencer par raconter la fin, les six derniers mois de l’Ésad étaient particulièrement rythmés par les rencontres Comment bien fermer une école d’art ?, radio diffusées en direct de janvier à juin en partenariat avec Duuu* radio. Ces rendez-vous mensuels nous ont permis de parler de ce saut dans le vide, de l’expérience des étudiant·e·xs, d’un deuil à faire des études d’art publics territoriales, de comment faire en commun, du rôle des syndicats et des mouvements nationaux dans cette lutte, des pédagogies expérimentales, du statut des artistes auteur·rice·xs avant d’arriver enfin à la dernière journée d’existence de l’école : nos Portes Fermées. Sept dates, treize invité·e·xs, une cinquantaine de messages téléphoniques, une veillée de douze heures d’antenne (quelle folle idée…) intitulée “C’est la peur qui danse”, une très belle formule que nous devons à Sophie Coiffier, un midnight bookclub, des discussions qui nous ont éclaircis dans notre quête de sens, de la musique dont des live sets inoubliables, des rires et quelques pleurs aussi. Si vous voulez vous pouvez vous plonger ou vous replonger dans ces vives discussions ici. Nous tenons à remercier encore l’ensemble de nos invité·e·xs et toute l’équipe de Duuu* de nous avoir suivi dans ce périple, nous n’aurions rien pu faire sans elleux.

Affiches de Sébastien Biniek de Structure Bâtons, photo de Julien Rodriguez
Aux côtés des derniers diplômes de la dernière promotion, il y a eu aussi l’exposition des Alumni qui a pris place au sein de l’école du 12 au 27 juin 2025. Une cinquantaine d’ancien·ne·xs étudiant·e·xs ont exposé des projets du passé ou en cours, retraçant ainsi un aperçu de la multitude de parcours issus de leur passage à l’école.
Et évidemment un mot sur les Portes Fermées, l'événement clôture qui s’est tenu le 27 juin 2025. Nous tenions à remercier ici très chaleureusement tou·te·xs les personnes qui se sont déplacé·e·xs à Valenciennes. Votre présence lors de cette journée nous a apporté la force nécessaire pour aller jusqu’au bout. Certain·e·xs étaient passé·e·xs par l’école en tant qu'élève, d’autres en tant que membre de l’équipe, d’un jury ou invité·e·xs pour un workshop. Certain·e·xs sont venu·e·xs de près et de très loin pour la toute première fois juste pour nous apporter leur soutien. Ces 24 heures ensemble ont été rythmées par des performances, des rituels de fermeture, une inauguration de géant et des danses/transes guérissantes. L’occasion aussi de rejouer, grâce à un travail de Chloé Terrée, une sélection des Conseils d’Administration qui ont conduit à l’annonce de la fermeture, en adossant le rôle des membres fondateurs, nous permettant non seulement de saisir ce qui se jouait dans ces instances de prise de décision mais aussi de les désenvoûter. C’était bien la peur qui dansait mais nous y avons fait face ensemble et cela nous fait encore chaud au cœur.


Danses et rituels de fermeture, une proposition de Chloé Terrée, photos de Thomas Moësl et Julien Rodriguez
Un géant cloîtré au hangar
Nous nous devons aussi de résumer brièvement les semaines et mois qui ont suivi cette fermeture, au moins pour y faire trace. Lors de nos portes fermées nous avons inauguré un géant, réalisé dans le cadre d’un projet de recherche à l’Ésad sur le folklore. Façonné à l’image de l’artiste valenciennois Jean-Baptiste Carpeaux, ce géant, qui incarne la mémoire de l’Ésad, a été « adopté » par l’association Val en Liesse qui s’occupe entre autre d’organiser les Folies de Binbin, le géant emblématique du Valenciennois. Cette généreuse proposition de Val en Liesse garantit à notre géant un avenir rempli de danses et de processions. Cela a été pour tou·te·xs un grand soulagement, nous qui redoutions que ce grand bonhomme d’osier se retrouve orphelin, une fois les portes fermées. Hasard du calendrier, cette année 2025 a été celle du bicentenaire de Binbin. Pour sa première sortie officielle, Val en Liesse désirait donc l’associer pleinement à ces événements entourant le dernier week-end d’août. Il devait être visible dans la galerie commerciale du centre-ville, aux côtés d’autres géants, pendant la semaine qui précédait cet anniversaire, mais également défiler le 30 août au sein du cortège destiné à célébrer ce vieux Binbin, mascotte valenciennoise. Une exposition inespérée était donc offerte à notre géant Carpeaux au sein de ce grand événement Valenciennois. De plus, un petit groupe d’ étudiant·e·xs ont même dessiné et décoré le gâteau d’anniversaire « géant » destiné à Binbin.

Cérémonie d’habillage, photo de Thomas Moësl
Ancien·ne·xs membres de l’équipe et étudiant·e·xs se sont donc déplacé·e·xs pour voir la mémoire de l’Ésad danser à nouveau. Or cette joyeuse et inopinée perspective a été contrariée par la mairie de Valenciennes, co-organisatrice des événements. Une fois de plus et alors que le sort de l’Ésad était réglé, nous avons à nouveau été victimes d’un processus de silenciation et d’invisibilisation. Carpeaux a été empêché de défilé, il est resté statique sur la place avec quelques autres géants qui ne prenaient pas part au défilé. Il n’a pas non plus été exposé au centre commercial. Et pour ne pas faire les choses à moitié, lorsque Carpeaux a été présenté aux centaines de spectateur·ice·xs qui ont fait le déplacement, l'Ésad n’a pas été mentionnée du tout. Il a simplement été évoqué que ce géant à l'effigie de Jean-Baptiste Carpeaux avait été réalisé par “des étudiant·e·xs de Valenciennes”. Il semblerait que minimiser son exposition était une stratégie plus viable que le soustraire complètement. Du moins, c’est comme cela que nous interprétons la tournure qu’a pris les événements.
À noter également que nous avons dû tout·e·xs passer une bonne partie de nos étés et rentrées à faire des relances auprès de la mairie, voire que les intervenant·e·xs impayé·e·xs engagent des mises en demeures afin d’assurer que l’ensemble des concerné·e·xs soient payés pour leurs fournitures, prestations et services. Il va de même pour récupérer nos attestations employeurs. La fermeture administrative a été bâclée dans un manque de considération et de professionnalisme total et ce malgré une direction en poste jusqu’à la fin de décembre 2025. À la question comment bien fermer une école d’art ? Nous dirions surtout, d’un point de vue administratif, dans l’incompétence.

Un Carpeaux dansant lors des Portes fermées, vidéo de Léa Barbier
Penser la suite Sans École
Il est désormais normal et en même temps assez anormal de passer à autre chose. Le choix de ce nom Sans École n’est pas à prendre au sens littéral du terme. Nous nous réjouissons que les élèves qui le souhaitent poursuivent actuellement des formations au sein d’autres institutions. Il va de même que pour les membres de notre équipe qui ont retrouvé des postes dans l’enseignement. Cela va sans dire qu’il aurait été mieux encore si cela avait été un choix.
À Valenciennes, le rôle de l’école, au cours des dernières années et pour le meilleur et pour le pire, s’est transformé. La place, ainsi que le statut de ce lieu où nous étudions, enseignions ou travaillions, changea dès lors que nous devions nous battre pour elle, dès lors que sa grande fragilité avait été révélée et sa longévité menacée. Et, malgré le désenchantement, nous avons été surpris par la force et la joie militante qu’a produit ce contexte de lutte. Plus que jamais, elle est devenue un lieu de vie où l’on dormait et mangeait, où on débattait et apprenait. Les cartes étaient rebattues et c’était finalement enfin devenue une école.
Autrement dit, et peu importe nos situations actuelles, nous sommes tou·te·sx Sans (l’)École. L’école au sens d’un lieu ou à l’idée d’un lieu : un corps physique et ontologique qui est symboliquement entériné. Un lieu qui abritait des vies, des pensées pour ne pas dire des convictions. Ce lieu, et surtout tout le confort matériel qu’il englobait, nous a facilité le faire école. Au-delà du symbole, cela reste ce qui nous a été ôté de plus tangible finalement. Nous sommes sans notre écorce, sans notre liber pour citer Thoreau.
Dans cette nudité forcée nous nous évertuons de profiter de ce non lieu qui est désormais nôtre. Nous tentons de contredire cette idée qu’il existerait seulement un dedans et un dehors (voir notamment la rencontre #3 avec Félixe Kazi-Tani) pour expérimenter de nouvelles manières de faire école. L’institution dont on dépendait, avec tous ses avantages et ses failles, n’étant plus, nous nous devons d’imaginer ce que la pédagogie pourrait être.
À l’évidence, les liens forts qui nous ont unis perdurent. Il nous a semblé qu’une association réunissant des ancien·ne·xs membres de l’école, et à terme toute personne se reconnaissant dans nos convictions, était essentielle pour promouvoir les pratiques du design écosocial et les menaces – et les espoirs! – qui planent sur l’art et la culture de manière générale. C’est ainsi que se regroupent dans nos actions des prises de parole et des témoignages, des publications et des newsletters. Sans École est une maison d’édition. Sans École est un réseau d’échanges. Sans École est un collectif.
Nous terminons cette première newsletter par dire que nous continuerons de partager de nos nouvelles dans cette quête. Nous réaffirmons notre conviction qu’il nous est nécessaire de poursuivre les actions et les efforts engagés à Valenciennes. Nous répliquons que ces dernières années de réflexion et d'expérimentations, nourries par la menace nationale qui pèse sur les écoles d’art et de design territoriales, des options qui se vident et des statuts qui se précarisent, nous laissent croire qu’il y a nécessité de repenser la pédagogie en école d’art et de design. Même, il y a urgence. En tout cas, en ce qui nous concerne, nous n’avons plus le choix.
“Dansez, dansez, sinon nous sommes perdus !”
Pina Bausch
Actualités des Sans École :
··· Cycle de rencontres Comment bien fermer une école d’art ?, de janvier à juin 2025, diffusé par *Duuu radio en direct de l’Ésad, avec Sébastien Biniek, Florian Bulou Fezard et Elizabeth Hale.
··· L’Effacement de l’école d’art de Valenciennes, podcast de Les Pieds sur terre émission de France Culture diffusé le 26 août 2025, 28 minutes, un reportage de Jeanne Mayer avec Laurette Bremme, Soumaya Nader, Chloé Terree et Julien Rodriguez.
··· Il n’y a plus d’Athènes dans le nord de Sébastien Biniek et Elizabeth Hale, article paru dans le Tina N°1 (In)visibilisaté(s) paru le 15 octobre 2025.
··· Participation de Léa Barbier (Faubourg 132), Lucile Bataille & Sébastien Biniek (Structure Bâtons), Florian Bulou Fezard et Laurence Duca aux conférences Au delà de l’innovation sociale : le design social ? À l’École de technologie supérieure (ÉTS) de Montréal les 23 et 24 octobre 2025 et à l’exposition Le design social, ça se vit ! les 27 et 28 octobre 2025 à L’ÉdAC École des arts et cultures Université du Québec en Outaouais à Gastineau, Canada. En réecoute ici.
··· Présentation de Florian Bulou Fezard et Sébastien Biniek lors de la journée d’étude Écouter le(s) collectif(s) : thématiques, méthodologies et recherches communes, lundi 24 novembre 2025, à Université Paris 8.
··· Participation de Florian Bulou Fezard à la table ronde Cultiver l’art du dialogue dans le cadre des Assises des arts visuels en Hauts-de-France organisé par 50° nord — 3° Est, vendredi 28 novembre 2025, L’être lieu, Arras.
··· Témoignage de Florian Bulou Fezard et Sébastien Biniek à l’agora Pour un idéal scolaire lors de la table ronde Ce que l’éducation pourrait être, une proposition de Tristan Garcia et Pierre Damien Huyhge, modérée par Adrien Payet, le 17 décembre 2025 à La Cesure, Paris 5, diffusé par p-node radio.
··· Participation de Yalhma Robette dans l’épisode 4/4: Les écoles d’art, un pari pour l’avenir de la série “La culture sous pression”, LSD - la série documentaire, diffusée sur France Culture le jeudi 8 janvier 2026.
... À paraître prochainement chez Sans École !
Le miel et l’aiguillon, Connecter les visions du réseau abeille, Dir. Sébastien Biniek & Elizabeth Hale, à paraître en mai 2026.

hello.elizabethhale@gmail.com